silence est d or

Écrire, il me faut écrire. Mais il est des heures, des événements où écrire m’est difficile : par exemple, le décrire, ce que j’ai vécu sur ce Chemin si particulier qu’est le camino. Le décrire en vérité, sans tomber dans l’affreuse banalité, l’insupportable platitude ou encore l’impudique déballage. Car si le chemin semble tracé (peut-être…), il ne peut être que mon chemin. Les expériences de l’un rejoignent celles de l’Autre, forcément, mais chacun, quand les pieds se font souffreteux, quand les courbatures apparaissent, quand la pluie dégouline le long du poncho-sac poubelle ou quand le soleil brille et que l’air respire la joie de vivre, chacun vit, je le pense, une expérience unique : l’expérience spirituelle par ses pieds, par son corps, indicible.

 

Cette année aura été similaire et différente des autres. Vieille routarde maintenant, habituée des dix mille méfaits du trop plein de marche, c’est sans grande illusion que je pars désormais, ne connaissant pas mon état au retour sinon qu’il sera piteux avec un large sourire aux lèvres, comme pour compenser par l’autre extrémité. 

 

            Partir, encore, toujours. Quand j’ai bouclé mon sac cette année, c’est le chant gestué pour les enfants de l’EdP que j’avais en tête « Allez, pars, pars, sur les Chemins du monde », avec tous ces visages croisés et admirés depuis le début de l’été… puis ceux que l’on m’a confiés : le sac était bien lourd ! Mais il était humain.

 

            Humain. Ce que j’ai vécu, découvert au plus profond de mes limites et de mon regard cette année importe peu et m’est bien trop personnel. Mais ce que j’ai particulièrement goûté, cette année, ça a été l’Humanité et la fraternité : une vraie fête de l’Huma(in), pas en mono-tonie cinabre mais en symphonie d’une multitude de couleurs. Rarement autant que durant ces cinq jours, j’ai vécu que partout l’on peut trouver des frères, des sœurs. Confiance. 

 

            L’accueil plein d’humanité d’un curé pour une soirée et d’une famille de sa paroisse pour le dîner m’a touchée : jeune catho marcheuse venue de loin, je me suis sentie curieusement chez moi, accueillie sans condition chez des frères. De même ces deux paroissiennes qui, vendredi, m’ont prise en pitié vu mon état (trempée et boiteuse : là, Zabou n’était pas terrible) dans l’église de Gradignan et sont allées jusqu’à me déposer à un arrêt du tram bordelais pour mon retour. Dans ces deux occasions, j’ai été reconnue comme une sœur en Christ. Mais aussi en humanité, surtout, même si par l’opération du Saint Esprit qui nous fait tout poser, ça se rapporte au même. M’enfin…

 

            Car le Camino n’a sans doute de sens que s’il est chemin d’une meilleure découverte de sa propre Humanité. En tant que chrétienne, la tentation est toujours là, insidieuse, de se considérer sœur « en Christ » de ceux qui se reconnaissent de la même Foi, de ceux que nous croisons dans l’abri apaisant des églises. Et pourtant cette fraternité, ce regard bienveillant posé sans a priori sur l’autre, il est appelé à l’universel. Le Camino, c’est l’entreprise qui nous appelle à nous « filialiser », pour mieux regarder ; bref, pour mieux marcher.


C est par là