Il y a sur cette fiche leur état-civil, un moyen de les joindre, leurs études en cours, les difficultés qu’ils cherchent à corriger en venant ici et quelques lignes devant répondre à la question « un livre que j’apprécie et pourquoi ». Quelques lignes, histoire de voir où ils en sont côté orthographe et côté argumentation, en m’efforçant de ne pas me crisper au vu de certains livres choisis.

 

Et là, je retombe sur celle-ci, si vide. Je marque un arrêt… je ferme les yeux et je le revois, lui.

 

Je fus surprise quand il rentra dans la salle, la semaine dernière, l’ayant déjà croisé dans les couloirs à plusieurs reprises et le supposant appariteur. Il le fut tout autant par ma jeunesse : « Vous… tutrice ? ». Oui, tutrice, c’est ce que je suis paraît-il, la forme féminine de cet objet qui permet aux jeunes pousses de grandir solidement et de s’envoler ensuite vers de plus grandes hauteurs : un chouette rôle, que j’apprécie même si je ne me sens pas souvent à la hauteur, justement. Mais lui, qui était-il ?

 

Comme les autres, il reçut la fiche et, excepté son prénom et son nom, il ne remplissait rien, l’air embarrassé, ce qui me fit venir à ses côtés. D’une voix hésitante, il se lança : « Je ne fais pas d’études, je travaille ici ».

- Soyez le bienvenu ici de toute façon !

Et la discussion s’engagea, en quelques mots simples, avant d’en venir à un mot : Tchétchénie… le nœud du problème, qui expliquait tout. Pas besoin de beaucoup de paroles supplémentaires. Mais, à la fin, un vœu déterminé, prononcé mieux que tout le reste : « je suis ici, je travaille ici, je veux apprendre le français ».

 

Je ne sais pas ce que cela donnera et encore moins ce que je pourrai faire pour lui. Mais sa démarche porte le nom de courage et j’eus la sensation fugace que, ce jour-là, j’avais en face de moi un Homme, un vrai.