Zabou the terrible

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Trois mois de liens

 

 

 

Il y a trois mois, je ne les connaissais pas. On m’a donné une liste, enfin trois, de plus de 30 noms chaque et puis voilà, je serai leur professeur de Lettres pour l’année. Débrouille-toi avec, gamine, et puncto.

 

Il y a trois mois, je ne les connaissais pas. Je les découvrais avec autant de curiosité et de crainte mêlée de joie qu’eux-mêmes se demandaient qui étaient donc leur professeur et, surtout, son drôle de caractère. Il y a trois mois, j’apprenais à la bienveillance sans connaissance et je faisais mes premiers pas sur l’estrade[1], pour enseigner, un peu.

 

Cette semaine, il y avait des conseils de classe. Après l’avis général sur la classe, chaque nom d’élève défile sur l’écran, accompagné des notes, des annotations de chacun des professeurs et d’une petite photo dans le coin à droite. Ca m’a fait un drôle d’effet. Parce que, maintenant, avec chacun d’eux, j’ai un petit bout d’histoire partagé. À chaque nom qui apparaissait, j’avais des images qui me venaient en tête, des bribes de paroles… une personne en train de grandir. Parmi eux, il y en a qui m’agacent mais, en même temps, il y a vraiment quelque chose qui s’est lié avec chacun d’eux : et j’étais heureuse de m’apercevoir de cela, dans toute la complexité et l’unicité des relations entretenues avec chacun. Poursuivant ma dangereuse[2] tentative de subversion[3] de la fonction publique, j’ai prié et rendu grâce bien souvent durant ces conseils. C’est beau de travailler via les « humanités » pour faire grandir leur humanité, vous savez.

 

Mais cette semaine, il y a eu autre chose. Cette semaine, j’ai été pour la première fois confrontée à la violence en classe. Oh la violence verbale entre les élèves, c’est un peu mon pain quotidien. Mais cette violence physique, bestiale, vous savez… Cette violence d’un élève qui en choppe un autre violemment pour l’envoyer valser au loin, là, comme ça, devant vous en oubliant que vous existez. C’est impressionnant. C’est choquant. Il fallut en sortir un, jouer au bluff du « W., vous sortez » en y jouant toute son autorité sans savoir s’il y aura de l’effet parce que le W. en question pourrait vous envoyer valser vous aussi. Et poursuivre à l’issue du cours les rapports et autres sanctions. Mais le pire, ce n’était pas de le sortir cet élève, c’est l’effet que cela provoque. Après cette violence, tout le monde était amorphe, sans vie. Les élèves comme moi-même. On constate que la violence n’existe pas seulement pour elle-même, elle rompt quelque chose. Elle vient casser les liens d’humanité qui ont pris trois mois à se tisser, qui sont fragiles : elle ramène chacun à sa part de bestialité et non pas à ce que chacun possède de plus grand, de plus beau. De ce qu’on leur demande de faire grandir, pour aller au-delà. J'avoue être encore sous le coup de ce bris inattendu.

 

Être prof, c’est sans doute enseigner, oui, c’est notre mission première,

Mais, avec ces trois mois, avec cette semaine, je m’aperçois que c’est aussi être au cœur de tous ces liens humains,

Liens qu’il faut aider, en humble tisserand, à tisser, retisser, inlassablement, sans cesse…

Que je continue, inlassablement aussi, à Lui confier.

 



[1] … quand il y en a une.

[2] Je n’exagère même pas car, selon Jean Sulivan, la prière est « l’acte révolutionnaire par excellence, le contraire de l’aliénation »… alors, c’est dire ! ;-)

[3] En d’autres lieux, on parle de « conversion », mais vous aurez compris l’idée. 

Commentaires

1. Le dimanche, décembre 9 2012, 00:10 par jonastree

Il faut du temps, de la patience, de la bienveillance... quand même. Merci pour eux.

2. Le dimanche, décembre 9 2012, 00:36 par Polydamas

Je vais jouer le psy de service, mais si ça te choque, et que ça te laisse sans réaction après, c'est que tu n'as pas réglé le cas de ta propre violence intérieure. Qu'il est possible que tu te l'aies soigneusement camouflé (et d'ailleurs, c'est ce que tu semble dire par "part de bestialité") alors que non, la violence est une énergie de vie (dans ce cas, on l'appellerait plutôt "force") qui peut être extrêmement positive.

Je recommande donc que tu apprennes à sortir ta propre violence, pour constater qu'elle ne te tuera pas, ni ne tuera les autres. Et ce travail te permettra de la canaliser, de la gérer pour savoir mieux réagir derrière face à tes élèves violents. Non pas réagir par des coups, ce n'est pas cela du tout, mais par une attitude ferme et énergique qui montre que tu n'es impressionnée par personne, et donc pas par le matamore qui montre les muscles en te faisant face. Et c'est beaucoup plus efficace que les réprimandes, les menaces, etc. Et là, la violence ne sera plus pour toi "choquante", tu la verras comme quelque chose qui arrive, d'inadapté, auquel il faut savoir répondre, that's all.

Et comment ça se pratique ? Je recommande un sport de combat. Un violent, avec pieds et poings, et des nanas dans le cours. Ça te fera un bien fou. :D

3. Le dimanche, décembre 9 2012, 10:14 par nicolas

Wouarf... Poly qui recommande un sport de combat à Zabou ! Je trouve cela très drôle. Ce peut être aussi tout simplement parce que lorsque l'on apprend les humanités, ce retour à l'état de nature peut être une expérience étrange.

4. Le dimanche, décembre 9 2012, 13:05 par Polydamas

Nicolas, lorsqu'on étudie les humanités tel que Zabou ou toi l'avez fait, il est généralement fort probable que l'on est un peu déconnecté de la partie la plus animale de soi-même. Et cette partie, il faut pourtant y faire face, et non la refouler, c'est ça que je propose. Parce que lorsqu'on a un problème avec quelque chose, c'est que généralement, intérieurement, on a du mal à le gérer.

5. Le dimanche, décembre 9 2012, 15:55 par nicolas

A vrai dire, je suis d'accord. D'ailleurs ne dit-on pas que celui qui veut faire l'ange finit par faire la bête ? Personnellement, j'en suis assez conscient.
J'approuve aussi la référence aux arts martiaux aussi bien pour prendre conscience de la violence, que pour la convertir en force ou pour utiliser la force de l'autre... Le judo (que connaît bien Zabou, d'où mon wouarf) est une voie particulièrement personnalisante (si j'ose dire) dans cette direction.

6. Le dimanche, décembre 9 2012, 16:46 par Polydamas

Ce que j'aime pas avec le judo, c'est son côté justement trop souple, beaucoup trop dans l'utilisation de la force de l'autre, et non pas dans la sortie de sa force brute, et la confrontation à l'autre. On gère la violence de l'autre, mais finalement, on fait très peu face à sa propre violence, puisqu'on n'a pas à donner des coups, et à s'en prendre, tout est dans l'évitement, les prises et les positions pour basculer. C'est bien, mais là, on n'affronte pas la violence, on ne fait que la détourner.
C'est bien si on veut apprendre quelques techniques sympas, mais à titre de recherche de soi-même, je dirais que c'est seulement le début.

7. Le lundi, décembre 10 2012, 14:15 par Caromix

Je suis bien d'accord avec Polydamas. Voilà, c'était ma contribution au débat. Notez la richesse et la profondeur de ma pensée !

8. Le lundi, décembre 10 2012, 20:59 par Zabou
Me voici enfin pour répondre ! 

Alors déjà, oui, ton invitation, Poly, m'a fait sourire car je suis effectivement ceinture noire de judo. Mais outre cet art martial qui ne te plaît guère, j'ai pratiqué assez régulièrement le jujitsu (pour le coup, il y a des coups !) et, à l'occasion, le body-combat. Ce n'est peut-être guère suffisant mais ça me donne tout de même une certaine "culture en mon corps" de ce que c'est que sentir sa force ou sa violence. Et, quand j'ai besoin de me défouler suite à un énervement ou à trop de stress, cela se fait en général dans le sport et, parfois dans ces cas-là, dans la natation ou le footing, que je considère comme d'excellents moyens de sortir toute sa force et ses tripes. Ceci étant dit, je trouve que sa part de violence intérieure, on y est confrontée même dans des moments plus paisibles comme, par exemple, une retraite : vivre pleinement avec soi-même, devenir toujours plus ce que nous sommes (dans tous les sens de cette affirmation ;)), je pense que cela demande du temps. 
Mais en fait, j'arrête là pour ma propre vie car là n'était absolument pas mon propos. J'ignore si j'ai un problème ou non avec ma propre violence et je dirais que ce n'est pas ce qui m'importe là, de suite, vu ce que j'ai vécu la semaine dernière. 
Non seulement il y a, me semble-t-il, une différence entre violence canalisée ou énergie ou force, et violence à l'état brut qui ne constitue pas une force de vie (en dehors du cas de la lutte pour survivre). Et surtout dans le cadre d'une salle de classe avec des élèves lycéens qui sont censés avoir intégré un certain nombre de règles de vie. 
J'ai parlé de cette histoire avec mes collègues : ils ont toujours constaté la même réaction en eux comme sur les élèves. Car, encore, il n'y aurait que nous, on pourrait peut-être considérer uniquement notre trop grande plongée dans les humanités à la place de celle dans notre humanité, soit. Mais la réaction de nos élèves est à mon humble avis très révélatrice : ils ont pleinement conscience qu'il y a quelque chose de brisé là. L'ambiance d'une classe, sa vie, c'est quelque chose de très fragile qu'on bâtit très patiemment. Et la violence, elle éclate une partie des relations construites. Je ne sais pas si l'on peut s'en rendre compte sans l'avoir soi-même vécu, c'est une expérience très étrange, quelque chose à quoi je ne m'attendais vraiment pas. Et c'est vraiment plus cela que je retiens car, finalement, j'ai "géré" au mieux la situation en elle-même : même si, oui, j'avoue avoir bluffé en excluant de cours mon élève. Je savais qu'il avait appris à me reconnaître comme figure d'autorité (... ça a été long ! C'est un jeune d'une cité un peu chaude) mais je ne savais pas s'il suivrait ce que je lui demandais mais, en le faisant avec le plus de sûreté possible, ça a marché. 
Enfin voilà quelques notes que je souhaitais répondre car, très sincèrement, même si un jour je m'aperçois que j'ai une grosse part de violence refoulée en moi, j'espère toujours être autant choquée face à un acte de violence en classe. Je ne veux pas m'y habituer. 
9. Le lundi, décembre 10 2012, 21:32 par Polydamas

La situation que tu décris, je l'ai vécu en classe avec les racailles de banlieue avec qui j'étais. :)

Sinon ok, je me suis planté. J'avais l'impression que l'intensité de ton billet montrait un certain déséquilibre par rapport à la violence, et à ta propre violence, alors qu'il est possible que ce ne soit juste que l'exercice du journal intime qu'est le blog. D'autant que si le gamin en question est sorti sans que tu fasses rien d'autre que de t'affirmer, tu as fait ton job. Mais je me souviens de profs complétement dépassés face à ce type de gamins, je me demandais si c'était ton cas. Visiblement, non. Dont acte.

Pour le reste, oui, ça fracasse tout, tout ce que tu as construit. Et le souci, c'est que tu ne peux pas, ou à peine, pour des raisons de discrétion, expliquer à la classe la raison d'un tel comportement (situation familiale compliquée, etc). Parce que les autres gamins ne sont pas prêts et n'ont pas la taille pour pouvoir porter le truc. Ce n'est pas parce que tu leur donnes la raison qu'ils vont l'accepter pour autant. Toi, ton rôle, c'est de pouvoir y faire face le mieux possible, pour justement reconstruire derrière, ce qui n'a strictement rien d'évident.

Et oui, on a toujours de la violence refoulée en nous, le meilleur moyen pour s'y confronter étant un mix entre arts martiaux, retraites (qui peuvent effectivement être hyper violentes), et travail personnel psy. Les enfants sont hyper-doués pour repérer toutes nos failles, tous les endroits où nous ne sommes pas à l'aise et s'engouffrent de suite dedans. Travailler sur ces failles, augmenter l'estime de soi-même permet justement de les combler petit à petit, de laisser beaucoup moins de prises à l'extérieur, et donc d'être inattaquable derrière. Si tous les profs étaient plus unis à eux-mêmes, il y aurait beaucoup moins de problèmes à gérer les gosses.

10. Le lundi, décembre 10 2012, 22:23 par Incarnare

En même temps, vu ce que je lis, le jeune aurait tord de chercher les ennuis avec toi :)

Je me souviens d'un voyage en avion (6h) où le passager derrière moi, manifestement psychologiquement malade, avait eu un accès de violence (verbale) 20min après le décollage. La tension était palpable (littéralement) dans l'avion ensuite. N'est-ce pas le déchainement irrationnel qui nous effraie à ce point ?

11. Le vendredi, décembre 14 2012, 18:45 par Pas sage

Bien d'accord avec tout ça.Toujours difficile d'envisager quelles actions et remédiations pédagogiques mettre en place pour retisser ce qui a été détissé. Avec peut-être l'espérance, et pour d'autres au moins l'espoir que ce qui est cicatrisé peut-être plus fort que la première version... "là haut, sur la montagne..."

12. Le dimanche, décembre 16 2012, 03:01 par doenerth

mes 77 ans sont un peu estomaqués par ce que je lis....si je comprends bien, actuellement pour enseigner il vaut mieux pratiquer des arts martiaux..d'accord, j'exagère ! Pourtant ces explosions de violence ne m'étonnent pas réellement. Je reçois depuis de très nombreuses années le bulletin bi-annuel de Guy GILBERT ; il tire la sonnette d'alarme depuis TRES, TRES, longtemps. J'ai l'impression que l'on continue à mettre quelques morceaux de scotch sur une grenade en espérant que cela suffira... éternelle politique à court terme
BON COURAGE à tous, malgré tout ... ☺

13. Le jeudi, décembre 20 2012, 22:54 par Zabou

Après, cher Poly, je pense tout de même que je n'ai pas forcément réagi avec autant de rapidité et de finesse qu'il eût fallu... Donc il y a sans doute encore beaucoup de travail à mener ! :) 

@ incarnare : ce n'est pas impossible du tout ! Et même assez probable ! 

Et, pour le reste, continuons tout simplement à vivre et à prier ! :) 

(@doenerth : bienvenue ici !) 

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