Le don de soi est la condition de la vie. Plus
l’homme s’épanche, plus il se fortifie ; plus sa vie est communiquée, plus
elle est concentrée ; plus elle est généreuse, plus elle est maîtresse
d’elle-même : plus elle est rayonnante, plus elle est centrale.
Et l’absorption en soi-même qui se donne comme
une garantie, une sécurité, une prudence de la vie qui se garde, est la
condition même de la pourriture. »
« Le même homme […] a
renoncé à ses illusions, mais il les regrette ; il s’est rangé et il s’ennuie.
Voici comment certains hommes conçoivent la conversion. Ils croient que la
conversion, c’est le refroidissement. Ils croient que les jeunes gens doivent
jeter leur feu, pendant un certain temps, mais qu’à un autre âge, il est temps
de se convertir, c’est-à-dire de s’ennuyer suivant certaines règles. Ils ne s’aperçoivent
pas que le contraire est vrai exactement.
Se convertir, c’est se
tourner vers Dieu qui est un feu dévorant. Se convertir, c’est s’associer au
transport des joies.
Se
convertir, c’est se tourner vers l’amour, demander à Dieu de nous prêter sa
vie, afin d’aimer divinement. Se convertir, c’est se livrer sans mesure et sans
réserve aux ardeurs inextinguibles de l’amour immense ! »
« La volonté du Christ est qu’enrichis des trésors et des magnificences
célestes, nous demeurions avec lui, dans la plénitude de l’activité.
La volonté du Christ est que, parmi les actes les plus pratiques et les
plus multipliés de notre vie, nous rendions visite continuellement au fond de
notre esprit, à notre unité et à notre image divine.
Car à chaque moment de sa durée, dans tous les points qu’embrasse le
mot maintenant, Dieu naît en nous, le
Saint Esprit procède, armé de tous ses trésors. Offrons aux dons du Seigneur la
ressemblance qu’il veut en nous, mais offrons à sa génération sublime l’unité
sacrée de notre essence. »
« Placé entre le feu de ceux qui aiment et le feu de
ceux qui haïssent, il faut prêter main forte aux uns ou aux autres. Sachez-le
donc ! Ce n’est pas à l’homme en général, c’est à vous en particulier que
l’appel est fait ; car toutes les forces morales, intellectuelles,
matérielles, qui se trouvent à votre disposition, sont autant d’armes que Dieu
vous a mises dans les mains, avec la liberté de vous en servir pour lui ou
contre lui. Il faut vous battre ; vous vous battez nécessairement. Il ne
vous est laissé que le choix du camp.
Jésus Christ, quand il est venu au monde, a demandé tout
aux hommes, s’étant fait pauvre plus que les plus pauvres. Il a demandé une
place pour naître : on la lui a refusée. Les hôtelleries étaient remplies :
c’est une étable qui s’est ouverte. Il a demandé une place pour vivre : on
la lui a refusée. Le Fils de l’Homme n’a pas eu où reposer sa tête ; et
quand il s’est agi de sa mort, il n’a pas eu cinq pied de terre pour s’étendre :
la terre l’a rejeté entre le ciel et elle, sur une croix.
Or, celui qui a demandé demande encore. Il demande une
place pour naître. »
« Il y a tant de choses à dire sur la fin de mars,
que nous nous trouvons dans la nécessité de choisir. C’est la fête de l’Annonciation ;
mais c’est aussi la fête de l’Incarnation. Car l’Incarnation, après l’Annonciation,
ne s’est pas fait attendre. »[1]
« Le mois de mars, disent les Bollandistes, est le
premier des mois. C’est en mars, disent-ils, que le monde a été créé, en mars
que le Rédempteur a été conçu. Le mois de mars est le premier mois que la
lumière ait éclairé. Le Fiat de Dieu qui a ordonné à la lumière de naître, et
le Fiat de la Vierge qui a accepté la maternité divine ont été prononcés tous
deux en mars. […]
Ces anniversaires ne sont pas des coïncidences. Ils se
répondent les uns aux autres comme les échos se répondent de montagnes en
montagnes.
Ils marquent les heures sur l’horloge du temps. La nuit
qui guidait les Hébreux dans le désert était faite de lumière et d’ombre. Le
plan gigantesque qui embrasse la création, la Rédemption, la consommation, est
tantôt obscur et tantôt lumineux. La main qui guide l’humanité tantôt baisse et
tantôt soulève le voile derrière apparaissent les mystérieuses et solennelles
harmonies. »[2]
Mystérieuses
et solennelles harmonies, symphonies printanières, taquinerie gracieuse du jeu
d’écho.
Demain
commencera un autre mois, demain s’ouvrira le Triduum Pascal : ouverture en service majeur d’une apothéose.
Demain
s’éveille ce qui mène à l’aurore d’une autre Vie,
D’un
moi(s) qui répond à l’a/Autre,
Dans
la vigoureuse fraîcheur d’un éternel commencement.
[1] Ernest Hello, Physionomie des saints, « La fin de
mars ».
« L’homme sans amitié, dit-il, reproche les bienfaits, exagère les
moindres faveurs. L’ami cache les services rendus, en dissimule l’importance,
et semble tout devoir, quand tout lui est dû.
Vous ne me comprenez pas ; hélas ! je parle d’une chose qui ne se
trouve maintenant qu’au ciel, et de même si je vous entretenais d’une plante
des Indes que personne n’aurait vue, il me serait difficile, avec beaucoup de
paroles, de vous en donner une idée exacte ; ainsi mes discours sur l’amitié
demeurent inintelligibles pour vous, car c’est une plante du ciel… Dans un ami,
on possède un autre soi-même. »
Plusieurs
Saints sont plusieurs hommes, et il n’y a qu’un seul Évangile. J’ai pris, pour
dire ces choses immortelles et tranquilles, l’heure où le monde passe, faisant
son fracas.
Un
des caractères de l’Église catholique, c’est son invincible calme. Ce calme n’est
pas la froideur. Elle aime les hommes, mais elle ne se laisse pas séduire par
leurs faiblesses. Au milieu des tonnerres et des canons, elle célèbre l’invincible
gloire des Pacifiques, et elle la célèbre en chantant. Les montagnes du monde
peuvent s’écrouler les unes sur les autres. Si c’est ce jour-là la fête d’une
petite bergère […] elle célèbrera la petite bergère avec le calme immuable qui
lui vient de l’Éternité. Quelque bruit que fassent autour d’elle les peuples et
les rois, elle n’oubliera pas un de ses pauvres, un de ses mendiants, un de ses
martyrs. Les siècles n’y font rien, pas plus que les tonnerres. Pendant que les
tonnerres grondent, elle remontera le cours des siècles pour célébrer la gloire
immortelle de quelque jeune fille inconnue pendant sa vie, et morte il y a plus
de mille ans.
C’est
en vain que le monde s’écroule. L’Église compte ses jours par ses fêtes. Elle n’oubliera
pas un de ses vieillards, pas un de ses enfants, pas une de ses vierges, pas un
de ses solitaires. Vous la maudissez. Elle chante. Rien n’endormira et rien n’épouvantera
son invincible mémoire.
L’homme ignore ce qui
peut se passer en lui, à l’instant où certaines choses qu’il a en puissance
viennent en acte. Plongeant au fond de lui-même, le Prêtre y saisit subitement
d’une main sûre toutes les forces qu’il avait ramassées et préparées depuis
longtemps, et les présentant ensemble à Celui qui voit tout, il restant sans
parole, comme s’il eût été vide, et dit enfin :
- Seigneur, je ne vois, ni ne sais,
ni ne puis. Mais ayez pitié de ces deux hommes entre qui vous m’avez placé :
car vous êtes leur Dieu et ils sont vos créatures. La terre est trop petite
pour eux : ne les repoussez pas de vous ; ne les éloignez pas de la
fête éternelle, car vraiment ils ont besoin de joie, et la joie est un de vos
dons. Ils ont épuisé les choses de ce monde ; ils étouffent ; ils ont
besoin de franchir les bornes de notre atmosphère. Ô Dieu de délivrance, qu’ils
saisissent enfin de leurs mains vivifiées la jeunesse et la résurrection.
J’attends, Seigneur, j’attends :
faites, faites. Amen aux explosions de la lumière qui va venir. Ne la ménagez
pas, Seigneur ; faites-la couler sur nos fronts, sous nos pas ; car
on ne sait où poser le pied, nous sommes encombrés de ténèbres. Amen aux
splendeurs matinales de l’horizon qui s’allume, et que ces deux âmes soient
délivrées !
Faites éclater votre voix qui
soulage en parlant ! Esprit de paix, Esprit de joie, ô langues de feu,
douces et dévorantes, souffle qui enflammes et qui rafraîchis, sérénité
translumineuse, vivifiante, embrasante, devant laquelle meurt ma parole, j’ai
prié, et j’attends. Du fond de l’abîme, Dieu de gloire, je vous parle pour eux
dans toute la faiblesse, dans toute la terreur, dans toute l’impuissance, dans
toute la solennité dont mon âme est capable. Ô lumière adorée, pour leur
apprendre à dire : Amen ! ravissez-les jusqu’aux régions de la joie
et de la foudre. Qu’ils disent Amen de plus près, Amen sur la montagne, Amen
dans leur langue, dans la langue de leur patrie, dans la langue dont l’harmonie
fait oublier, se souvenir, se reconnaître et pleurer ! Que leur Amen
éclate enfin dans les cieux.
Ernest
Hello, « Deux étrangers », Contes
extraordinaires
Ernest
Hello est un lien entre les Antimodernes du début et ceux de la fin du xixème siècle. Mystique, il scrute
et interprète les signes du temps dans l’Absolu, préfigurant un Léon Bloy – pour
lequel il comptera d’ailleurs beaucoup – mais il est aussi un indéniable
pourfendeur de son temps, cherchant, plus que l’insipide scoop ou potin mondain,
l’actualité du temps biblique où « un seul jour est comme mille ans et
mille ans sont comme un seul jour » (2 P III)
L’actualité
Chercher des nouvelles est devenu
une profession.
Cette profession a ses fatigues.
Elle a aussi sa morte-saison. Plusieurs, qui ont consacré leur vie à saisir au
vol sur les boulevards les commérages du jour, prêtant l’oreille à tous les
bruits, pourvu qu'ils fussent insignifiants, plusieurs sont devenus vieux avant
l'âge.
Ils faisaient tous les
matins la récolte des riens qui
courent par milliers, pour servir cette pâture à cinquante mille affamés. Mais
les principaux d’entre eux sont fourbus maintenant, et le métier lui-même est
devenu vieux. Pourtant, l’actualité n’est pas morte.
Ernest Hello, Le Siècle, les hommes
et les idées (1896)
Et
aujourd’hui ? Et… que penserait-il des blogues ?