Quand un livre commence par
« contre », j’ai tendance à me méfier, à me demander quel manifeste
étrange l’on me proposera encore pour démolir ce qui semblait tenir debout
jusque là : comme s’il était honteux d’oser affirmer un jour que l’on est
« pour » ! Pourtant, ce livre-là, je tenais à le lire tant
j’avais apprécié l’auteur d’une parole osant la différence et dont le ton
sonnait si juste dans Le Corps bouleversé,
sur un tout autre sujet, pas vraiment évident pour le coup. Alors, j’ai ouvert Contre le Dieu des évidences.
Connaissez-vous l’excellent blogue du non moins
excellentissime Pierre Jourde ? Outre le fait qu’il soit un grand écrivain,
un critique littéraire féroce (Ah La
Littérature sans estomac !) et un universitaire aux centres d’intérêt
plaisants – dont les travaux huysmansiens ont d’ailleurs grandement inspiré une
partie de mon mémoire de l’an passé – ce monsieur [de la] littérature a la
charmante idée d’être le tenancier d’un blogue intitulé « Confitures
de culture ». Comme la confiture, l’on s’en délecte volontiers malgré des
saveurs parfois originales qui peuvent surprendre nos papilles habituées au
soporifique ronronnement des médias classiques : c’est avec grand plaisir
que j’y fais régulièrement un tour.
Sans l’aspect « faites
ce que je dis et pas ce que je fais » qui fera tiquer les connaisseurs (qu’on
peut toutefois compenser par sa conscience aigüe de ce qu’est le métier de
critique), ce texte me semble d’une actualité… frappante.
" Le don du jugement est la chose du monde que les hommes possèdent de plus diverse mesure." Cela est vrai en matière de goût principalement, et dans tout ce qui touche à la poésie et à l'imagination. Nous vivons dans un temps où chacun se croit critique et se pose comme tel. C'est le pis-aller du moindre grimaud (comme on disait du temps de Boileau), du moindre apprenti littéraire, que de trancher de l'Aristarque en feuilleton. "Les arts les plus mécaniques sont traités avec plus d'honneur que les ouvrages d'esprit ; car ceux qui les ignorent ne se mêlent pas d'en juger, ou ils suivent le sentiment des autres qui les entendent : au contraire, en matière de livres, le plus impertinent est le plus hardi critique." - Le don de critique véritable n'a été pourtant accordé qu'à quelques-uns. Ce don devient même du génie lorsqu'au milieu des révolutions du goût, entre les ruines d'un vieux genre qui s'écroule et les innovations qui se tentent, il s'agit de discerner avec netteté, avec certitude, sans aucune mollesse, ce qui est bon et ce qui vivra ; si, dans une oeuvre nouvelle, l'originalité réelle suffit à racheter les défauts ? de quel ordre est l'ouvrage ? de quelle portée et de quelle voléee est l'auteur ? et oser dire tout cela avec tout, et le dire d'un ton qui impose et se fasse écouter.
in Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire (cours donné à Liège en 1848-1849).