Foule
bigarrée de la très parisienne place de la Sorbonne : sages professeurs,
étudiants, touristes, manifestants d’une cause ou d’une autre, voire de
l’opposée, et même depuis peu, quelques masseurs. Il y a ceux qui y filent très
vite comme pour ne pas se faire remarquer, ceux qui la traversent d’un pas lent
mais décidé, ceux qui y déjeunent, ceux qui y causent, ceux qui y rient, ceux
qui la photographient (avec de « vrais » étudiants devant !)…
Place que je traverse tous les jours, amusée par sa diversité et encore charmée
malgré les années par sa beauté si unique.
Tant mes pas pressés, attirés par l’heur(e) du
café, que mon esprit absorbé par une conversation agrégative ne me firent pas prêter,
je l’avoue, une grande attention au premier abord à ces quelques panneaux
installés devant la statue d’Auguste Comte.
Une
suite de photos : du noir, du blanc ; puis une petite tente, avec
quelques personnes. J’en avais simplement saisi le titre au passage :
« il est toujours temps ». Mon passage suivant me fit voir qu’il
s’agissait d’une exposition pour les soins palliatifs ; mon troisième
passage fut le bon : je m’y arrêtai.
Quelques photos, oui, mais pas n’importe
lesquelles : des photos de souffrance et des photos de soins ; des
corps et des regards ; des photos de soins palliatifs, oui, mais avant
tout des photos d’humains. Elles étaient belles ces photos, vraiment belles. Et
vous aussi d’ailleurs, vous pouvez les regarder, puisqu’elles sont ici : « il est toujours
temps… »
Non, il ne s’agissait pas de voyeurisme, de
cette souffrance montrée parfois complaisamment par certains médias, pour faire
choc. Il s’agissait de la souffrance vraie, ni cachée, ni exhibée, vécue. Et
elle était montrée en plein cœur de notre monde qui, malgré les airs qu’il se
donne, est si souvent aseptisé, planquant dans ses recoins obscurs ce qu’il ne
veut pas voir…
Je reste très marquée par une cérémonie
d’obsèques d’un moine à laquelle, alors en retraite, j’avais assisté. Oh
bien sûr, la liturgie bénédictine était splendide : toute sobre et
réorientant simplement vers l’Essentiel. Mais il y avait surtout ce cercueil
ouvert, là, au centre du chœur puis emmené en procession au cimetière.
Dérangeant… Choquant ?
Le mort,
ou plutôt son corps, était au centre : ni montré, ni caché. Il était
« avec »… Dans une communauté, on ne se cache pas pour mourir. On ne
dissimule pas les plus faibles et leurs souffrances, ni leur mort : tout
ce qui risquerait de nous gêner, parce que nous renvoyant à nos propres
fragilités, à nos propres souffrances, à notre propre mort. On vit avec,
pleinement.
Oser
montrer des photos prises en soins palliatifs, de ces personnes comme vous et
moi qui vont mourir, cela me semble relever d’un même désir d’être ; oser
les mettre au centre de Paris, sur une place où le monde bouge et non pas dans
un recoin d’une expo, c’est aussi oser postuler, pour ces bénévoles, que eux,
certes, mais que nous aussi, nous sommes « avec », si nous en prenons
conscience. Je me dis que c’est peut-être le pari fou de cette exposition sans
prétention
Jusqu’à
samedi sur la place de la Sorbonne
Organisée
par l’association « Les P’tites lumières »