Mon pc étant en rade, suite sans doute logique pour qui travaille sur un personnage selon qui "seul, le pire arrive", il m'est difficile de bloguer efficacement ce soir. Alors, à défaut, je vous partage un aphorisme sorbonnard découvert ce jour dans un lieu de passage qui me semble tout à fait accordé à la tonalité de ce pessimisme noir que je m'efforce d'élucider.
Merci à mes collègues sorbonnards de m'édifier chaque jour un peu plus :
Dernier volet de notre saga trinitaire, dernier jour de vacances : o
tempora ! o mores ! Enfin, non, je passais l’allemand moi, pas le
latin : ne pas se tromper au début de l’épreuve surtout.
C’est
alourdie que je parvins à Arcueil, traînant un lourd dictionnaire unilingue
allemand plus un dictionnaire unilingue anglais pour ma collègue : un peu
d’exercice physique dans ce monde intello-cruel (CAPES, ton univers
impitoyaaaaable) où non contents de rester assis des heures à conchier la
blancheur initiale immaculée des feuilles d’examens, nous nous gorgeons de
sucreries diverses afin d’alimenter le cerveau en énergie. Hop. Hello. Quelle
langue pour les uns et les autres ? On y va, là-Haut ?
Argh saleté de réveil. Non mais l’on n’a pas
idée de faire des épreuves à l’autre bout de la région si tôt. Allez, train,
métro, RER… Arcueil, acte II.
Encore un
café tôt matin avec ma chère collègue Maggy,
à qui je fais découvrir les joies de certains passages d’Erec et Enide (l’œuvre au programme d’ancien français) qui lui
avaient échappées : faut dire que là où je joue ma pseudo-touriste
parisienne, elle se la joue carrément touriste balnéaire ! Admiration. Je
garde mes feuilles en main, les bougeant en tout sens, non pour leur donner un
semblant d’ordre mais pour me donner l’impression de réviser – en fait, il s’agit
juste de me rassurer.
Désolée, ce blogue change de ton l’espace
de trois billets car je passe trois supers jours de vacances à Arcueil (trois
billets, trois jours : vous remarquerez combien c’est astucieux) et, après
la superbe
narration de Sophie pour raisons quasi-similaires, je ne puis qu’en parler.
Café du
coin, plein de gens avec des bouquins qui ne sont pas ceux que l’on peut voir
dans les mains des gens le matin : tiens, une Princesse de Clèves ! Oooh, ici des Affinités électives, vous faites dans le select cher ami ! Retrouvailles entre copains sorbonnards :
parler de tout, de rien, de ce stress qui, même quand on ne vient qu’en
touriste voir ce qui se passe, vous étreint. Rire.
Il va
falloir s’y faire : le 2ème semestre prend peu à peu ses
droits, forçant à s’éloigner des habitudes ronronnantes déjà prises. Nouveaux
séminaires, nouvelles découvertes dans son mémoire à travers mes de mirifiques
notes de bas de page par milliers, nouvelles figures rencontrées dans le
cadre du tutorat.
Elles
étaient quelques-unes hier et j’étais heureuse de les accueillir, même si la
salle fournie est sans doute la plus inconfortable du Centre, petit bureau
perdu où l’on ne peut se réunir qu’en table ronde. Chevaliers de l’orthographe,
pourfendeurs de l’erreur syntaxique, à vous !
Journée
portes ouvertes dans mon université bien-aimée. Au prestige de son nom, les
lycéens futurs étudiants affluent, se questionnant sur leur avenir : et
si, par hasard, c’était ici ?
Et,
bien qu’étant passée de l’autre côté, je ne puis m’empêcher de sourire en
pensant particulièrement à Éliette lorsque je m’installe au stand de
littérature.
Tuteurs,
professeurs et administratifs : drôle de mélange… mais ce qui importe seulement aujourd’hui, ce
sont ces lycéens, venus découvrir et questionner.
Des
timides aux assurés, de ceux qui savent à ceux qui n’ont aucune idée, des
solitaires à ceux venus avec papa-maman, il s’agit d’être là pour chacun, d’écouter
ce qui se dit, écouter au-delà de la question elle-même le plus souvent.
Présenter la brochure. Dire notre expérience ! Répondre le plus
adroitement possible (« ce n’est pas simple de choisir ! Vous êtes
tous motivés par votre matière ! » « Ben, c’est que nous sommes
passionnés. Un peu fous aussi, peut-être… »), expliquer 30 fois la différence
entre LM et LMA, et sourire.
Puis
donner, quand aucune triste oreille cherchant à faire du chiffre ne traîne
alentour, mon conseil préféré : « Ne le répétez pas mais l’essentiel,
c’est de faire ce qui vous plaît vraiment : ici ou ailleurs. »
Dans
un local de la Sorbonne profonde, siège d’une certaine Société, un chapelet,
sans doute le dernier à s’exposer ainsilibrement au regard de qui passe dans ce sanctuaire.
Et,
en écho, un texte, un poème qui ne brille pas par ses qualités littéraires mais
qui éclaire, un peu, ce qui fait de cet écrivain préféré un être si particulier.
Mais "peut-être", n'est-ce finalement pas, aussi, sans doute, un bon mot pour commencer cette année et lui laisser le temps de s'épanouir dans toutes ses dimensions ?
Je ne sais pas comment j’en suis arrivée là
mais cette année, j’apprends à éditer des textes. Et surtout, j’en ai un que j’édite,
moi, Zabou, tout au long de l’année. Même que c’est un manuscrit et que c’est
tout de même super émouvant (et j’assume !) de travailler sur le texte d’un
auteur qu’on aime.
À quoi ça sert ? La question est toujours
la même et je m’use à n’y jamais répondre : l’(in)utilité, la beauté, le « mieux marcher »,
tout ça, tout ça… c’est la question que l’on pose sans cesse à la littérature
elle-même. Mais le « pourquoi ? », le pourquoi je fais ça, c’est
ce que j’apprends, jour après jour, à travers les aridités inhérentes à l’édition
de texte à découvrir.
Éditer, c’est se constituer en héritier.
Éditer, c’est aussi donner à son tour un
texte à lire : c’est donc apprendre à lire pour mieux faire lire.
Éditer, c’est tenter la fidélité au texte
venu du passé tout en lui donnant vie dans le présent. C’est une grosse
responsabilité, jamais gagnée.
Et l’on se dit, petit à petit, en découvrant
toute cette richesse de l’édition qui s'offre à qui songe à ce qu'il fait, que c’est
grâce à tous ces gens un peu fous mais souvent géniaux qui ont fait des
éditions dans le passé que l’on peut lire, aujourd'hui, tant de textes. Et l’on est fier de
participer à cette multitude anonyme, à sa micro-mesure de petit étudiant pas
vraiment savant, un peu tâche, mais drôlement content.
Délice du jour : une
cavalcade d’enfants entendue depuis l’amphi Richelieu en Sorbonne où l’on
glosait fort sérieusement. Indignation : le long de celui-ci, en plus !
Mais que faisaient-ils donc là, ces jeunes gens ?
Cataclop, cataclop, une course, quelques
cris, des rires.
La surprise passée, un souffle
passa : transfiguration.
Moment si bref, si doux et pourtant
si étrange. L’espace d’un instant, le cours cessa : les yeux se levèrent,
le digne professeur toujours si résolument stoïque perdit sa contenance.
Fugacité des sourires de ceux qui
apprennent, parfois, à ne pas se prendre trop au sérieux.
On pourra lire la première partie de ce lexique en suivant le lien ici.
Administration :
la simple mention de ce mot fait désormais éclater de rire le masterant
enfin inscrit en M2. Essayez pour voir !
Agrégatif : Ancien
masterant s’étant engagé dans la voie de la perdition. Tout bon masterant en
connaît quelques-uns et contemple avec peur leurs cernes grandissants, tout en
essayant de les ramener vers un chemin plus paisible (i.e. le master 2 pour ceux qui ne l’ont pas). Jusqu’à ce qu’il
réalise que, lui aussi, l’an prochain… ARGHHHH !
Agrégation : mot
interdit. Voir aussi « thèse ».
ARGH : réaction du
masterant quand on prononce devant lui l’un ou l’autre des mots interdits.
Bibliographie : Sacro-sainte.
Aimée, ou pas. Détestée et préférée. Combien de pages, au fait ?
CAPES : circulez, y a
rien à voir, j’vous dis.
Peut-être, n. f. : solution pour
contourner le mot-qu-on-ne-doit-pas-prononcer-qui-commence-par-un-t. Ex :
Zabou pense peut-être à faire une peut-être et pousse Maggy à faire peut-être
une peut-être.
Primo-masterant /
Vétéro-masterant : appellations d’origine incontrôlée entre jeunots
effectuant un M1 et vieillards en cours de M2. L’étudiant en M2 aimera bien
impressionner le jeune M1 en lui racontant ses aventures : « Alors
là, tu vois, petit, c’est le cal qui s’est formé le jour où j’ai tapé 20 pages
de mon mémoire dans la même journée… ». Un vrai dur quoi.
Séminaire :
<rajout M2> Toujours des moments conceptuels mais le masterant y va avec
joie… ça lui évite de se retrouver en tête-à-tête avec son **mémoire** qui n’avance
pas, puis de voir les copains. Parfois, aussi, de trouver de bonnes idées tout en
se cultivant et, aussi, naturellement d’augmenter son culte à telle ou telle
divinité sorbonnarde.
Thèse : mot
interdit. Voir aussi « agrégation ». Voir également « peut-être ».
Préparant mes séances de tutorat de la semaine, je relis la
sacro-sainte fiche que j’ai demandé à chacun de remplir, histoire d’un peu
mieux les connaître que sous leur simple « matricule d’étudiant »
dont ils paraphent la feuille d’assiduité et que j’abhorre cordialement.
Quand il sera midi, j’allumerai le micro, me pencherai et
prendrai la parole devant cet amphithéâtre plein : le premier des
premières années. Je leur dirai quelques mots pour leur présenter ces séances conçues
pour les aider.
Que dire d’autre ? J’aimerais leur dire d’aimer ce qu’ils
vont étudier, que la littérature, ce n’est pas seulement aller en cours, gratter,
apprendre à faire des plans (en 3 parties et en 3 sous-parties), qu'il ne suffit pas de citer
Genette n'importe comment, que ce n’est pas simplement disserter sur des sujets conceptuels… Que
c’est avant tout apprendre à lire, à lire vraiment, c’est-à-dire aussi à se
laisser toucher par un texte.
Mais je ne pourrai leur dire tout ça. Pourtant,
il faudrait leur dire…
Il était une fois (et même plusieurs),
dans une immense ville d’une contrée pas si lointaine, une ancienne université
qui, chaque année, tentait de ramener en son sein ses petits étudiants
dispersés. Elle aimait retrouver ces petits-là, pas toujours très sérieux, pas
toujours respectueux de son vieil âge mais elle les aimait car, même dans leurs
révoltes, ils l’aimaient.
Seulement, voilà, depuis des dizaines
d’années, elle accueillait chez elle de sombres sbires : impuissante à les
repousser, elle faisait avec mais ils l’envahissaient de plus en plus, tant de
leur présence que d’innombrables papiers qu’elle avait peine à digérer. Et, son
grief principal était le châtiment qu’ils faisaient subir aux étudiants.
Quand ceux-ci étaient déjà des
habitués, que cela faisait déjà 4 ans qu’ils tétaient le lait de la sainte
Connaissance dans sa belle maison, ces tristes sires manipulaient dans leurs
laboratoires secrets les pires méthodes pour les décourager et les en chasser.
Et Dame Sorbonne pleurait, pleurait encore, pleurait beaucoup : ces
petits-là, elle les avait formés !
Cette année encore, les larmes
emplissaient ses yeux quand elle regardait ce qu’ils avaient inventé pour
complexifier l’accès aux inscriptions et particulièrement l’inscription en 5ème
année chez elle, sous prétexte que c’était sérieux. Un formulaire, couleur
soleil et en 3 exemplaires, à retirer seulement une fois que tout le jury s’était
réuni pour dire qu’ils avaient bien obtenu leur 4ème année avec plus
de 13 de moyenne et ce de manière officielle. Là, encore cela allait : il
suffisait ensuite de le faire remplir par le Maître que chacun s’était choisi
pour progresser un peu plus dans ses études.
Seulement ? Non, l’étudiant qui poursuivait sa route
s’apercevait, après avoir passé quelques matinées en quête de ses bulletins de
notes dans un service où l’informatique était en panne (même si le service de
littérature possédait les notes mais ne pouvait s’en servir) qu’il y avait d’autres
pièges. Une fois son formulaire jaune rempli et ses bulletins de notes en main
(3 tout de même : semestre 1, semestre 2 et délibération), fringuant,
pensant enfin y arriver, il arrive au service des « masters » qui lui
dit qu’il faut d’abord retirer un dossier de réinscription à la scolarité. L’étudiant
perd de sa bonne humeur d’un coup.
N’oubliez pas que toutes ces étapes se
font avec un temps d’attente important où le jeune étudiant est appelé à
attendre longtemps bloqué le long d’un mur. Bien sûr, à la scolarité, c’est
particulièrement le cas. Une fois qu’il a attendu, il arrive devant un guichet
où, plein d’espoir, il tend son formulaire citron et ses bulletins de notes :
- Non,
mais je n’en ai rien à faire moi de vos bulletins de notes !
- Je
voudrais simplement avoir enfin mon dossier de réinscription.
Un
rapide regard sur le formulaire jaune fit sourire d’une manière narquoise le
préposé au bureau :
- Ah,
non, ce n’est pas possible, il faut aussi la signature du responsable de la
mention, son avis, et le tampon de l’UFR avant d’obtenir votre dossier de
réinscription.
- Mais c’est
absurde ! Puisque l’on vérifiera mes différentes pièces avec mon dossier d’inscription
et que ce formulaire m’a déjà été délivré par l’UFR qui avait vérifié que j’avais
bien obtenu mon année précédente avec les notes suffisantes.
- Ce n’est
pas mon problème.
L’étudiant devient rageur et n’a personne contre qui se
retourner. Seule moi, Sorbonne maternelle, je le prends en pitié mais le pauvre
petit n’en sait rien et se dirige, passablement énervé, vers un autre service
de l’université qui, logiquement, vient de fermer. Le lendemain matin, la nuit
ayant porté conseil, c’est plus ser(e)in qu’il arrive et se positionne dans la
queue. Il tend son formulaire et on lui dit : « Bon, vous devriez
pouvoir venir le prendre à partir d’après-demain. J’espère ».
Et moi, la Sorbonne, rageuse, je pleure en regardant ces
petits si fatigués, pas encore inscrits, tremblants alors qu’ils s’inscrivent à
ce qui était autrefois le début d’un troisième cycle universitaire.
Et voilà, la loose dans un cyber du quartier. Ploum, ploum.
J'ai bataillé une matinée contre les bureaux fermés, contre ceux qui fermeront-dans-10-minutes-alors-non-on-peut-pas-vous-accueillir, contre ceux qui ouvriront-demain-peut-être, contre les portes-de-bureaux-réelles-ou-humaines à qui j'ai osé sourire : ouh, malédiction, que n'as-tu osé faire là, jeune Zabou ! Une réussite pour plusieurs échecs : j'attends le round de l'après-midi désormais qui devrait être musclé, avant celui de demain matin pour lequel il me faudra être en forme. Être sorbonnard, c'est boxer tout son mois de septembre.
Bon, pour être honnête... j'ai causé de Compostelle avec une prof rencontrée, j'ai rigolé (un peu jaune) avec des petits camarades croisés. Et là, j'attends avec mon café, tranquille, la vue sur le Panthéon.
Il était tard quand le soleil se coucha. Accoudée à sa fenêtre, elle songeait. Comment dire cela ? Comment dire ce plaisir d’un instant, cette étincelle qui surgit alors même qu’il est question d’aride méthodologie littéraire, de normes qui, souvent – trop souvent –, ne recouvrent plus rien ?
Elle se rappela le matin, quand, au détour d’un rappel sur les attentes d’un exercice si canonique, l’exemple se mua en discussion passionnée et inattendue sur Faust, Dieu, Goethe et Méphistophélès. Et pas avec elle, avant tout entre eux. La tutrice ne pouvait que sourire, heureuse de s’effacer derrière un texte, derrière le texte.
Elle rangea ses affaires, ravie de l’aventure, quand une étudiante étrangère vint la voir pour lui demander conseil. Comment se préparer ? « Lisez, lisez, et lisez ! Mais, avant tout, ajouta la tutrice décidément pendable, faites-vous plaisir ! Un texte, cela se déguste ! »
Il serait blasphématoire d’affirmer que la littérature peut sauver l’humanité de sa détresse ontologique ; il n’est pas tout à fait inconcevable de l’offrir en remède, en jeunesse, en fraîcheur, en sel contre le marasme abscons de notre milieu universitaire. Et j’ose le croire.