Zabou the terrible

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dimanche, mars 20 2022

Catéchumènes et victimes

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Quand il y a le 1er scrutin des catéchumènes dans une paroisse, on prend l’évangile de l’année liturgique A, c’est-à-dire celui de la Samaritaine. 

 

Or, aujourd’hui, c’était aussi en France la 1ère journée de prière pour les victimes de violences et d’agressions sexuelles au sein de l’Église. Curieuse concomitance : d’un côté, une prière pour ceux qui vont prochainement devenir membres à part entière de l’Église, de l’autre, une prière pour les membres blessés de l’Église ; d’un côté, la promesse ; de l’autre, ceux qui ont vu la promesse qu’ils étaient et sont encore, bafouée, trahie, pervertie par d’autres membres de l’Église. 

 

            Et j’aime assez l’idée de les joindre tous ensemble dans ce bel évangile où Jésus vient apporter dans le même temps Son regard de vérité et toute Sa promesse d’eau vive. Non que les victimes ou les catéchumènes aient mené la vie de la Samaritaine - ce ne serait pas leur rendre justice - mais, eux, comme nous tous d’ailleurs, avons besoin de ce regard du Christ sur nos vies : Il scrute avec justesse et avec amour tout aussi bien ce que nous avons pu infléchir de Lui mais aussi tout ce que d’autres ont pu pervertir de Lui dans une existence. Son regard est une invitation à repuiser dans la vérité dont certaines victimes ont encore tant besoin tant ils n’ont pu être pleinement écouté. C'est essentiel parce que la Vérité, qui est le Christ, nous rend libres, tous, ensemble.

 

Et elle est là, la vraie promesse, valable pour tous, d'être libres de tout mal qui nous entrave : 

 

Seigneur, donne-nous de nous ressourcer à cette eau vive,

Lave-nous de tout le mal qui nous a été fait comme de celui que nous avons commis, 

Fais-nous vivre sous Ton regard de vérité,

Afin d’y puiser, ensemble la Vie, la vraie. 

 

mardi, décembre 7 2021

Lourdeur des poids de la vie et délicatesse légère de l’être

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J. Miro, Bleu I, II et III

 

         Ce soir prend fin pour moi la première période des conseils de classe : une période très chargée pour les professeurs, quoi qu’on en pense dans l’opinion publique. En effet, il ne s’agit pas de quelques réunions d’1h30 parsemées dans un emploi du temps mais il s’agit plutôt de mettre vraiment à plat ce que fut la scolarité d’un élève durant une période donnée. Exercice délicat demandant un dosage de vérité, de bienveillance et de réalisme afin qu’il puisse permettre à l’élève de progresser. Souvent – et hélas a fortiori dans les coins les plus durs – c’est aussi un moment de révélation où l’on découvre des éléments lourds vécus par un élève : par exemple, pour mentionner le cas le plus récent, une élève qui a passé 2 nuits dehors et est désormais relogée d’urgence mais sans les siens. 

 

On ne sait jamais assez ce qu’ils portent et cela invite à une certaine délicatesse dans la manière de les jauger dans les appréciations de nos bulletins, même s’il n’est jamais facile de trouver les mots justes, les mots vrais, les mots bons, et qu’il reste certainement des impairs. 

 

         Pareillement, je suis touchée ou, non, en réalité je suis et reste bouleversée par toutes les situations d’abus – dans le cadre ecclésial comme dans le cadre familial – que j’apprends ou qui me sont confiées depuis la publication du rapport de la CIASE. Il est bon que cela sorte, c’est essentiel, mais jamais je n’aurais imaginé être entourée par des personnes qui ont tant subi et tant souffert. (Si ce n’est pas votre cas, peut-être avez-vous à tendre un peu mieux l’oreille du cœur pour les entendre ?). 

 

         Quoi qu’il en soit, là aussi, je le vois comme l’appel à vivre une grande délicatesse : on ne sait jamais ce qu’autrui porte et il nous appartient alors encore moins de l’enfermer dans la cage d’un jugement hâtif. 

 

Comme le Christ à l’égard des hommes, il faut apprendre à espérer ; 

Chaque jour, à chaque pas, à chaque rencontre, il nous faut encore davantage apprendre à rencontrer : 

Chemin délicat car ligne vitale de crête, 

Chemin priant pour apprendre à vivre une belle et transparente délicatesse, 

Chemin grandissant, pour autrui et pour soi-même, en humanité. 

dimanche, décembre 5 2021

Intelligence du cœur et sagesse d’en-haut

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         La nouvelle traduction du missel romain occasionne, pour ceux qui prient la liturgie des heures, quelques dissonances cognitives. En effet, le dimanche en particulier, la traduction de l’oraison du bréviaire n’est plus la même que celle de la nouvelle traduction du missel. Qu’importe allez-vous me dire car ce ne sont que des détails ? 

 

         Eh bien, je dirais surtout « bienheureuse dissonance qui nous donne d’apprendre à écouter en stéréo » ! J’ai trouvé cela particulièrement éclairant aujourd’hui. 

 

Dans le bréviaire, on peut lire : « Seigneur tout-puissant et miséricordieux, ne laisse pas le souci de nos tâches présentes entraver notre marche à la rencontre de ton Fils ; mais éveille en nous cette intelligence du cœur qui nous prépare à l'accueillir et nous fait entrer dans sa propre vie », tandis que, dans le missel, il est demandé « forme-nous à la sagesse d’en-haut » et  « apprends-nous à évaluer avec sagesse les réalités de ce monde ».

 

 

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samedi, octobre 30 2021

Deux livres pour densifier notre prière

 

            Aujourd’hui, j’aimerais vous parler d’un dominicain et d’un jésuite : c’est vrai que ce serait un bon début de blague ou le commencement d’une féroce disputatio, mais ce n’est pas le cas ici. Je voudrais vous parler en réalité de deux ouvrages lus récemment qui me semblent importants à ouvrir pour faire gagner en épaisseur notre réflexion sur les abus dans l’Église. De plus, ils sont venus densifier certes ma pensée mais également ma prière ces derniers jours car ce sont avant tout deux livres de croyants, nous faisant nous tourner résolument vers l’espérance. 

 

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jeudi, octobre 28 2021

Et de l’écoute, et des victimes (suite et fin du précédent)

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Vous connaissez probablement ce petit aphorisme sans prétention mais juste de Bernard Werber : « Entre ce que je pense, ce que je veux dire, ce que je crois dire, ce que je dis, ce que vous avez envie d'entendre, ce que vous entendez, ce que vous comprenez... il y a dix possibilités qu'on ait des difficultés à communiquer. Mais essayons quand même ». 

 

Ce n’est pas si simple mais essayons car il y a tout de même des paroles particulièrement centrales à écouter ces temps-ci : celles des victimes. J’ai l’impression de l’avoir répété à de nombreuses personnes ces derniers jours : je crois que beaucoup de choses changent dans notre relation à ce qui est dit dans le rapport de la CIASE quand on a eu, une fois, ou plus, l’occasion d’entendre une victime. Parce que notre cœur est alors déjà attendri, plus disponible, moins engoncé dans la graisse de sa sécurité tranquille. 

 

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mardi, octobre 19 2021

Jésus, Tu sais

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(Le Christ de la cathédrale de Saint-Flour, Photo P.M. sur le site http://www.cantalpatrimoine.fr/

 

Ces temps-ci, aux représentations trop glorieuses du Christ, j’aurais envie d’ajouter quelques balafres sur le visage pour me rappeler davantage qu’il porte en Lui, en et sur son corps, les blessures de toutes les victimes, particulièrement celles révélées par le rapport Sauvé, et toutes les autres que nous ne connaissons pas. 

 

Parce que c’est la contemplation du Crucifié qui, dans cette nuit, nous aide à tenir et à avancer. 

 

Peut-être même que Le représenter défiguré nous aiderait, 

Pas pour entrer dans un dolorisme sanguinolent ; 

Mais pour nous aider à prier en vérité ; 

Mais en conservant son regard, un regard aimant d’amour vrai :

Celui qui s’est doucement posé sur le jeune homme riche ;

Celui qui a cherché la femme hémoroïsse dans la foule ;

Celui qui s’est posé sur Pierre au moment de son reniement ;

Celui qui s’est levé au ciel vers Son Père pour demander « pardon » parce que nous ne savions pas ce que nous faisions… parce qu’encore trop souvent nous n’avons pas su ou voulu savoir ce que nous faisions. 

 

Le vendredi saint, lors de la vénération de la croix, quand on pouvait encore le faire sans contraintes sanitaires, j’aimais embrasser les pieds du Crucifié. 

 

Je crois qu’aujourd’hui, j’aimerais carrément l’enlacer de mes bras et déposer une bise sur Son visage défiguré, comme j’ai envie de le faire avec les victimes, 

Parce que j’ai du mal à trouver des mots qui ne soient pas trop petits ; 

Parce que j’ai du mal à prier en ce moment autrement qu’avec ces simples mots : 

 

Jésus, Tu sais…

 

Pardon.

Merci.

Je T’aime. 

 

 

 

lundi, octobre 11 2021

Tenir ensemble

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L’un des enjeux ordinaires de notre vie chrétienne est de réussir à tenir ensemble la contemplation et l’action : la prière qui est la source de toute action et l’action qui vient en retour nourrir la prière. Cercle vertueux mais surtout cercle fructueux de vie, nourri en Dieu pour aller vers Dieu ! Cependant, il suffit d’un rien et le déséquilibre s’enclenche.

 

Dans les temps houleux que nous traversons, le risque de déséquilibre est encore plus fort. Or, je crois que ce « tenir ensemble » s’applique encore plus largement pour qu’aucun pôle ne soit dilué ; pour nous maintenir en tension, inconfortable mais féconde : 

 

Tenir ensemble l’écoute des victimes et l’action concrète ;

Tenir ensemble la vérité et la charité, la compassion et la colère ; 

Tenir ensemble le silence de la sidération et les cris indignés ; 

Tenir ensemble la réalité dramatique des chiffres et l’espérance, malgré tout ; 

Tenir ensemble la réalité du péché et notre appel commun à la sainteté ; 

Tenir ensemble le désir de réparation du passé et l’obligation absolue de sécuriser autrement l’avenir ; 

Tenir ensemble la volonté de se confronter à la vérité en lisant le rapport de la CIASE et l’horreur absolue qu’elle engendre provoquant le dégoût ; 

Tenir ensemble l’urgence de la réception du rapport et la nécessité du temps humain de discernement, de réflexion et de concertation ;

Tenir ensemble l’urgence des réformes à réaliser et le temps long ; 

Tenir ensemble les recommandations de la CIASE et les données de notre ecclésiologie ; 

Tenir ensemble le respect de la charge épiscopale et la nécessité que s’exprime le sensus fidei de chaque fidèle, même – et surtout ? – s’il est poil à gratter ; 

Plus largement tenir ensemble toute l’Église ; 

 

Car « tenir ensemble », 

C’est tout tenir ensemble, 

Mais c'est surtout tenir tous ensemble :

Victimes et complices, clercs, consacrés et laïcs, hommes et femmes, progressistes, mainstream et traditionnalistes… 

 

Tenir tous ensemble, en Église ; 

Tenir tous ensemble, dans le Christ ; 

À la recherche d’une communion vraie, d’une unité qui ne soit pas univocité mais qui s’écrive en symphonie : 

Nous tenir ensemble au pied de la croix, pour tenir ensemble.

 

dimanche, octobre 3 2021

 Ça pleure à l’intérieur

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            Ça pleure à l’intérieur : depuis quelques jours, j’en fais le constat. Je n’ai jamais réussi à trouver de meilleure expression pour désigner des larmes qui ne se voient pas, qui sont tout intérieures et qui me donnent l’impression de ne même pas venir de moi. Cela m’arrive toujours face aux situations de souffrance les plus fortes : je n’arrive plus à pleurer physiquement, ça vient me toucher au plus profond de moi-même et ça pleure plus intensément que l’amertume salée ordinaire de mes larmes. Je me dis, parfois, que c’était cela dont il est question quand il est écrit dans l’évangile que Jésus est saisi aux entrailles, qu’il est bouleversé et pris de compassion tendre : mais, pour lui, Amour incarné, Visage de la miséricorde du Père, c’est cela devant chacune de nos souffrances. 

 

            Ça pleure à l’intérieur : le rapport de la CIASE, si nécessaire pour vivre dans la Vérité qui, seule, nous rendra vraiment libres et ajustés à Dieu, va sortir et tout indique qu’il est cataclysmique. Et les agresseurs comme les agressés sont de ma famille, l’Église, que je le veuille ou non : ces drames ont eu lieu dans ma famille, dans notre famille. Tous nous sommes concernés et il faudra éviter de se défausser trop vite d’une responsabilité. En Église, c’est-à-dire en famille, nous sommes tous dans le même bateau, même s’il semble s’agir en apparence du cousin éloigné bizarre qui a fait de la prison ou de l’oncle à la mode de Bretagne qui donne l’impression de ne faire que pleurnicher ou cracher sur la famille. Toute victime est de ma famille est j’ai à lui demander pardon ; tout agresseur et complice en couverture ou en silence est de ma famille et j’ai à prier pour lui, aussi dur cela soit-il. Il en va de la véracité de notre foi chrétienne qui ne se vit jamais tout seul.

 

            Ça pleure à l’intérieur et je n’ai pas les mots, même si j’en jette de nombreux sur le papier depuis quelques jours pour les supprimer immédiatement après. Ma prière est silence, simple présence, simple regard devant Lui car j’ai peur, aussi, des propos lénifiants ou des explications qui se voudraient trop rapides à ce sujet, dans la société comme dans la prière. Seigneur, Toi, Tu sais… 

 

Ca pleure à l’intérieur, ça me dérange, ça me trouble, ça me fait mal, aussi, mais qu’est-ce que ce petit dérangement de rien ? Cette douleur et ces larmes sont justes, elle ne sont qu’un maigre écho face aux cris de la multitude des victimes et nous avons, je crois, à accepter d’habiter cet inconfort, ce lieu dont on aimerait fuir pour retrouver un cocon plus rassurant de solutions ou d’ennemis communs à désigner comme boucs émissaires seuls responsables. Pourtant c’est la fuite de la réalité qui serait le pire ennemi. Habiter l’inconfort et nous retrouver en famille, un peu perdus, hébétés, sans juger les réactions : certains pleurant, d’autres criant leur colère en renversant certains pans de notre Église, certains même s’éloignant pour un temps parce que c’est trop dur. 

 

Ça pleure à l’intérieur et il est de notre devoir de garder ce temps sans mots articulés afin d’être capables de reconnaître, en vérité, comme certains après la deuxième guerre mondiale avec effarement « et dire que nous sommes capables de telles choses » ! Il faudra aussi probablement du temps pour retrouver la saveur de la légèreté d’une vie en Église sans dissonance. 

 

Mais, en attendant ce moment qui semble encore bien lointain, il y a un centre de gravité qui me semble à recevoir et à vivre. Ce centre de gravité pourra être de regarder, simplement, fraternellement, amicalement et pauvrement le Christ en croix, étant chargés du nom des victimes. J’ai en tête les mots du théologien Jean-Baptiste Metz devant la Passion : « Son cri en croix est celui de tous ceux que Dieu a abandonnés, mais qui pour leur part n’ont jamais abandonné Dieu. Face à la divinité de Dieu, Jésus tient bon. Dans l’abandon à Dieu sur la croix, il affirme un Dieu qui est autre et autre part que l’écho de nos souhaits, si ardents soient-ils ; un Dieu qui est plus et autre qu’une réponse à nos questions, quelques rudes et passionnées qu’elles puissent être. » (Memoria Passionis, Cerf, 2009, p. 30) 

 

            C’est de cette contemplation en vérité que pourront jaillir nos actions et probablement rejaillir une foi, une espérance et une charité véritables, passées au crible et au tamis de la souffrance et du péché des hommes.